Les « Lefort » : un couple d’exception

Par le Col (H) Giraud –Pdt des anciens du TRN de la région Lyonnaise.                                                                                                                             

La 112° promotion de l’ESM de St-Cyr a été baptisée le samedi 25 juillet 2026 du nom de « général Jacques Lefort », ancien « Père de la Légion Etrangère ».


Mais que vient faire l’Arme du Train dans le choix de ce parrain prestigieux ? 

Ce choix nous honore en tant que tringlots car il met en avant un couple d’exception.

C’est en effet la 1ère fois dans l’histoire des baptêmes de promotion d’officiers,  que deux  époux auront chacun parrainé une promotion, puisque Suzanne Rouquette, lieutenant du Train et épouse du général, a été marraine de la promotion OAEA/OAES 2004-2005.

Il y a quelques mois, j’ai été très ému lorsqu’un des petits-enfants de Jacques et Suzanne Lefort m’a annoncé cette excellente nouvelle, mais le secret devait être gardé jusqu’au Triomphe des Ecoles de Coëtquidan.

J’ai raconté en détail  dans mon livre « Hommes et femmes du Train –Combattants et héros méconnus de l’histoire » le parcours exceptionnel de la femme la plus décorée de l’Arme du Train, chef de section de conductrices-ambulancières du 27° Escadron du Train d’Alger.

Lorsqu’en 2003, je lui ai demandé de bien vouloir accepter d’être marraine de la prochaine promotion, elle m’opposa d’abord un refus poli : « Rendez-vous compte, colonel, vous me demandez à moi, simple lieutenant, d’être marraine d’une promotion d’officiers, alors que mon mari, général de corps d’armée au passé prestigieux, n’a jamais été choisi comme parrain d’une promotion de Saint-Cyr. »

Réponse de ma part : « Madame, malgré ses superbes états de service, votre mari avait pour nous un énorme défaut, celui de ne pas être tringlot. »

100° anniversaire de Mme Lefort, photo-souvenir avec ses petits-enfants

C’est ainsi que Suzanne Lefort a accepté de parrainer la promotion OAEA-OAES 2004-2005.

Je raconte évidemment dans le livre la rencontre de ces deux êtres d’exception, les rares moments au cours des opérations de la 9° division d’infanterie coloniale sur l’Ile d’Elbe et dans la campagne de France où ils ont pu se retrouver, l’émouvante demande en mariage de Jacques Lefort par l’intermédiaire du général de Lattre, alors que Suzanne Rouquette, grièvement blessée et amputée d’une jambe, naviguait entre la vie et la mort à l’hôpital de Montbéliard.

Peut-être est-ce ce qui lui a donné la volonté de survivre ?      

Général de corps d’armée Jacques Lefort

Né à Arras en 1913, fils et petit-fils d’officiers, Jacques Lefort sort de Saint-Cyr (promotion du roi Albert 1er 1933-1935) parmi les mieux classés et choisit de servir dans la Légion étrangère.

Il effectue ses premières armes en Afrique du nord au sein des 1er et 3e régiments étrangers. En 1940, il participe comme lieutenant à la campagne de Norvège au sein de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère (13e DBLE) et est cité et blessé une première fois.

Il revient au Maroc via l’Angleterre.

Mais c’est avec l’armée d’Afrique qu’il va particulièrement s’illustrer. Promu capitaine en mars 1943, il est volontaire pour le 1er bataillon de choc où il prend le commandement de la 2e compagnie.

À sa tête, il participe à la conquête de l’île d’Elbe où il est blessé une deuxième fois, puis débarque en Provence. Il se distingue à nouveau dans la prise de Toulon où il est encore cité et fait chevalier de la Légion d’honneur.

Le capitaine Lefort participe ensuite à la campagne de France jusqu’aux Vosges. Le 1er bataillon de choc est à cette époque devenu l’une des plus prestigieuses formations de la 1re armée.

Le Cne Lefort Cdt le 1er bataillon de choc décoré par le général de Gaulle

C’est alors que le 24 octobre 1944, à moins de deux ans de grade de capitaine, Jacques Lefort est choisi par le général de Lattre pour en prendre le commandement, de préférence à trois chefs de bataillon.

Il le conduit de succès en succès dans les campagnes d’Alsace, au cours desquelles il est blessé une troisième fois, puis d’Allemagne.

Il termine la guerre avec huit citations sur sa croix de guerre et est promu chef de bataillon à titre exceptionnel en juin 1945. Il se marie au mois de septembre suivant avec le lieutenant Suzanne Rouquette, courageuse chef de section de conductrices-ambulancières à la 9e division d’infanterie coloniale (9e DIC) auprès de laquelle combattait son bataillon.

En 1951, il rejoint l’Indochine, d’abord affecté au groupe de commandos mixtes aéroporté (GCMA[1]) récemment créé par le général de Lattre.

Mais ce dernier lui confie très vite la mission de créer les écoles militaires interarmes de Dalat, le « Saint-Cyr vietnamien », qu’il commandera jusqu’en 1953.

Promu lieutenant-colonel en avril 1954, chef d’état-major du commandement des troupes aéroportées en 1955, il participe à la coordination et au soutien aérien de l’opération de Suez en 1956 et est à nouveau cité, à l’ordre de la division.

En Algérie, de 1958 à 1960, il s’illustre et obtient des résultats opérationnels absolument dignes d’éloges comme colonel commandant le 2e régiment étranger de parachutistes, à la tête duquel il est encore cité trois fois et blessé une quatrième fois.

En mai 1961, il est désigné pour commander à Ouargla la zone saharienne de l’Est, dans laquelle se trouve le site d’Hassi Messaoud, où la France exploite un gisement de pétrole et de gaz naturel depuis 1958.

À ce poste, il est cité une dernière fois.

Nommé général de brigade en juillet 1962, il prend les fonctions d’inspecteur de la Légion étrangère (Père Légion) dans une période difficile où la Légion doit quitter la terre africaine. En 1964, il est désigné pour prendre pendant trois ans la tête de la mission militaire française d’instruction au Laos.

Général de division en juin 1969, il prend le commandement de la prestigieuse 11e division parachutiste (11DP) de 1969 à 1971.

Promu général de corps d’armée en 1972, il est placé à la tête du 1er corps d’armée et de la VIe région militaire à Nancy. Ce sera son dernier commandement : atteint par la limite d’âge en décembre 1973, il fait ses adieux aux armes et est admis en deuxième section des officiers généraux.

Il décède malheureusement quelques mois plus tard le 7 juin 1974, d’un cancer, dans sa villa de Hyères (Var).

Chef incontesté au passé prestigieux, son sens de l’humain, son humour souriant, son souci permanent de ses soldats, sa générosité sans limite, l’avaient fait surnommer affectueusement « Toto » par ses hommes.

Grand officier de la Légion d’honneur, grand-croix de l’ordre national du mérite, Jacques Lefort avait été blessé quatre fois au combat et il totalisait, excusez du peu,  14 citations sur les rubans de ses croix de guerre 1939-1945, croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures et croix de la valeur militaire.

Le général  et Mme Lefort étaient parents d’un fils, Jacques-Yves, qui sera colonel dans les troupes de Marine et leur a laissé une nombreuse descendance.

Depuis son parrainage de la promotion 0AEA/OAES 2004-2005, notre Arme a accompagné son héroïne retirée à Hyères dans les temps forts de sa vie et de celle de sa famille.

Nous avons été  présents  avec le 519° RT à son 100° anniversaire en 2012, à ses obsèques à Hyères en 2014 et lors du baptême à Toulon en 2025 d’un lycée qui porte le nom de notre Grande Dame où je représentais également la FNT.  

Et oui, le Train peut s’enorgueillir d’être probablement la seule Arme dont une de ses femmes a donné son nom à un lycée.

Elle marraine de promotion qui a donné son nom à un lycée, commandeur de la LH et grand croix de l’ONM, lui parrain d’une promotion de l’ESM de Saint-Cyr, grand officier de la LH et grand-croix de l’ONM, qui dit mieux ?


[1] Le GCMA était composé de partisans indochinois et laotiens, encadrés par des officiers et sous-officiers français issus des troupes aéroportées.                                                                                                                                               

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